Théâtre.
Le palais de la Corporation Cantonaise a le recoin de son dieu d’or, sa salle
intérieure, où de grands sièges placés avec solennité au milieu invitent, moins
au repos, vacants, qu’ils ne l’indiquent, et, comme les clubs européens
disposent d’une bibliothèque, on a, de l’autre côté de la cour qui précède tout
l’édifice, établi avec parade et pompe le théâtre. C’est, en retrait entre deux
bâtiments, une terrasse de pierre: bloc haut et droit, et constituée de la seule
différence de son niveau, la scène entre les coulisses et la foule dont elle
surpasse la tête établit sa marche vaste et plate. Une toiture carrée l’obombre
et la consacre comme un dais; un second portique qui la précède et l’encadre de
ses quatre piliers de granit lui confère la solennité et la distance. La comédie
y évolue, la légende s’y raconte elle-même, la vision de la chose qui fut s’y
révèle dans un roulement de tonnerre.
Le rideau, comparable à ce voile qu’est la division du sommeil, ici n’existe
pas. Mais, comme si chacun, y arrachant son lambeau, s’était pris dans
l’infranchissable tissu, dont les couleurs et l’éclat illusoire sont comme la
livrée de la nuit, chaque personnage dans sa soie ne manifeste rien de lui-même
que le mouvement dont il bouge; sous le plumage de son rôle, la tête coiffée
d’or, la face cachée sous le fard et le masque, ce n’est plus qu’un geste et une
voix. L’empereur pleure sur son royaume, la princesse injustement accusée fuit
chez les monstres et les sauvages, les armées défilent, les combats se livrent,
les années et les distances d’un geste s’effacent, les débats s’engagent devant
les vieillards, les dieux descendent, le démon surgit d’un pot. Mais jamais,
comme engagé dans l’exécution d’un chant ou d’une multiple danse, aucun des
personnages pas plus que de cela qui le vêt, ne sort du rythme et de la mélopée
générale qui mesure les distances et règle les évolutions. L’orchestre par
derrière, qui tout au long de la pièce mène son tumulte évocatoire, comme si,
tels que les essaims d’abeilles qu’on rassemble en heurtant un chaudron, les
phantasmes scéniques devaient se dissiper avec le silence, a moins le rôle
musical qu’il ne sert de support à tout, jouant, pour ainsi dire le souffleur,
et répondant pour le public. C’est lui qui entraîne ou ralentit le mouvement,
qui relève d’un accent plus aigu le discours de l’acteur, ou qui, se soulevant
derrière lui, lui en renvoie, aux oreilles, la bouffée et la rumeur. Il y a des
guitares, des morceaux de bois, que l’on frappe comme des tympans, que l’on
heurte comme des castagnettes, une sorte de violon monocorde qui, comme un jet
d’eau dans une cour solitaire, du filet de sa cantilène plaintive soutient le
développement de l’élégie; et enfin, dans les mouvements héroïques, la
trompette. C’est une sorte de bugle à pavillon de cuivre, dont le son chargé
d’harmoniques a un éclat incroyable et un mordant terrible. C’est comme un cri
d’âne, comme une vocifération dans le désert, une fanfare vers le soleil, une
clameur éructée d’un cartilage d’éléphant! Mais la place principale est tenue
par les gongs et cymbales dont le tapage discordant excite et prépare les nerfs,
assourdit la pensée qui, dans une sorte de sommeil, ne vit plus que du spectacle
qui lui est présenté. Cependant, sur le côté de la scène, suspendus dans des
cages de jonc, deux oiseaux, pareils à des tourterelles (ce sont, paraît-il, des
Pelitze, ils viennent de Tientsin), rivalisant innocemment avec le vacarme où
ils baignent, filent un chant d’une douceur céleste. La salle sous le second
portique et la cour tout entière sont emplies exactement d’une tarte de têtes
vivantes, d’où émergent les piliers et les deux lions de grès à gueules de
crapauds que coiffent des enfants assis. C’est un pavage de crânes et de faces
rondes et jaunes, si dru qu’on ne voit pas les membres et les corps; tous
adhèrent, les coeurs du tas battant l’un contre l’autre. Cela oscille et d’un
seul mouvement, tantôt tendant un rang de bras, est projeté contre la paroi de
pierre de la scène, tantôt recule et se dérobe par les côtés. Aux galeries
supérieures, les riches et les mandarins fument leurs pipes et boivent le thé
dans des tasses à soucoupes de cuivre, envisageant comme des dieux le spectacle
et les spectateurs. Comme les acteurs sont cachés dans leur robe, c’est ainsi,
comme s’il se passait dans son sein même, que le drame s’agite sous l’étoffe
vivante de la foule.